Le 15 avril 2026, à Kyriad Prestige Tunis, un événement inédit a tenté de répondre à une question centrale pour l’avenir du débat public en Tunisie : comment transformer la richesse des travaux académiques en contenus médiatiques accessibles, utiles et influents ?
Organisée conjointement par la Fédération Tunisienne des Directeurs de Journaux et le programme Savoirs Éco, mis en œuvre par Expertise France avec l’appui de l’European Union, la journée “Passerelles Médias” a réuni chercheurs, journalistes et responsables de médias autour d’un objectif clair : construire des ponts durables entre deux univers qui se côtoient peu, mais qui ont tout à gagner à collaborer.
Une fracture informationnelle préoccupante
Les données présentées lors de la rencontre ont mis en lumière un paradoxe frappant. En Tunisie, l’information économique suscite un intérêt réel : elle constitue la troisième rubrique la plus suivie, avec près de 65 % des citoyens qui déclarent s’y intéresser régulièrement.
Mais cet intérêt se heurte à une insatisfaction massive :
- 70 % des Tunisiens jugent les contenus économiques insatisfaisants
- 87 % estiment qu’ils sont déconnectés de leur quotidien
- 64 % les trouvent difficiles à comprendre
Le constat est encore plus préoccupant chez les jeunes : seuls 5 % des 18-24 ans suivent régulièrement l’actualité économique, tandis que plus d’un tiers d’entre eux ne consomment aucun média traditionnel.
Derrière ces chiffres, une réalité s’impose : la Tunisie ne souffre pas d’un manque de production de savoirs, mais d’un déficit de médiation.
Du savoir produit… au savoir diffusé
Depuis 2023, le programme “Savoirs Éco” a permis la production d’environ 70 policy briefs, mobilisant des institutions comme l’INS, l’ITCEQ ou encore plusieurs laboratoires universitaires.
Mais cette production reste largement confinée dans les cercles académiques. L’enjeu, aujourd’hui, n’est plus de produire davantage, mais de diffuser efficacement.
Comme l’a souligné Hela Cherif, le projet entre dans sa phase la plus stratégique : celle de l’impact. Une phase où la connaissance doit sortir des rapports pour intégrer le débat public.
“Passerelles Médias” : un dispositif structurant
Pour Mohamed Taieb Zahar, président de la FTDJ, la collaboration entre chercheurs et médias est devenue une nécessité pour renforcer à la fois la crédibilité de l’information et la visibilité de la recherche.
De son côté, Khaled Aouij a présenté “Passerelles Médias” comme un point focal permanent, destiné à accompagner les chercheurs dans la valorisation médiatique de leurs travaux, sur tous les supports : presse écrite, web, radio, télévision et réseaux sociaux.
L’ambition est claire : institutionnaliser la collaboration et dépasser le cadre ponctuel des projets.
Une crise à double entrée
Les ateliers participatifs ont permis de dresser un diagnostic partagé des blocages.
Du côté des médias :
- une forte contrainte de rapidité et de format
- un besoin de contenus simplifiés et immédiatement exploitables
- une difficulté d’accès aux chercheurs
Du côté des chercheurs :
- une crainte de déformation de leurs travaux
- une absence de reconnaissance académique des publications médiatiques
- une priorité donnée aux revues scientifiques indexées
Cette double méfiance entretient une distance structurelle, malgré une complémentarité évidente.
Sortir du “journalisme de compte-rendu”
Un des constats les plus marquants concerne la domination d’un journalisme descriptif, souvent limité à la reprise de données ou de déclarations officielles.
Comme l’a résumé Karim Benamor :
« Le chercheur ne doit pas être là pour lire des chiffres, mais pour apporter une analyse ».
Cette exigence de valeur ajoutée est d’autant plus cruciale face à des sujets complexes comme :
- l’inflation et le coût de la vie
- le chômage structurel
- l’endettement public
- l’impact de l’intelligence artificielle
L’épreuve du “media pitching”
Moment fort de la journée : les sessions de “media pitching”, où les chercheurs disposaient de 180 secondes pour convaincre.
Ghazi Boulila a présenté une analyse des dépendances économiques et du “capital corrosif”, tandis que Nadia Zrelli a exposé un travail sur le bien-être en Tunisie et ses déterminants.
L’exercice a révélé une difficulté majeure : traduire un travail scientifique en message clair, percutant et pertinent pour le grand public.
L’irruption de l’intelligence artificielle
Les discussions ont également mis en lumière une mutation profonde : le passage du SEO au LLMO (Large Langage Model Optimisation).
Autrement dit, pour exister dans l’écosystème informationnel actuel, un contenu doit être visible non seulement sur les moteurs de recherche, mais aussi dans les réponses générées par les intelligences artificielles.
Cela implique :
- une multiplication des formats et des angles
- une diffusion multiplateforme
- une production de contenus adaptés aux usages conversationnels
Dans ce contexte, les médias deviennent non seulement des diffuseurs, mais aussi des “références” pour les systèmes d’IA.
Réseaux sociaux : un levier encore sous-exploité
L’événement a également insisté sur l’importance stratégique des réseaux sociaux, notamment LinkedIn, qui compte 2,8 millions d’utilisateurs tunisiens mais reste majoritairement utilisé comme simple vitrine professionnelle.
Pour les chercheurs, il représente pourtant un outil puissant pour toucher décideurs, entreprises et institutions.
Une crise de confiance structurelle
L’intervention de Manoubi Marouki a rappelé la gravité de la situation médiatique en Tunisie : perte de confiance du public, fragilité économique des médias, difficultés d’accès à l’information.
Dans ce contexte, la collaboration avec le monde académique apparaît comme une opportunité de restaurer la crédibilité du secteur.
Vers une stratégie “Impact 2026”
L’un des principaux résultats de la journée est le lancement d’un plan d’action visant à produire une campagne éditoriale autour de 15 thématiques économiques prioritaires.
Cette stratégie repose sur :
- une approche multiplateforme (articles, vidéos, radio, réseaux sociaux)
- la création de binômes chercheurs-journalistes
- une adaptation des contenus aux différents publics
- Un changement de paradigme à opérer
Au-delà des outils et des formats, le véritable enjeu est culturel.
Il s’agit de faire évoluer :
la perception de la vulgarisation scientifique dans le monde académique
les pratiques éditoriales dans les médias
les critères d’évaluation institutionnels
Sans cette transformation, les initiatives risquent de rester marginales.
Une dynamique à consolider
“Passerelles Médias” ne constitue pas une solution immédiate, mais un cadre structurant. Il ouvre la voie à une collaboration durable, capable de renforcer la qualité de l’information économique et, à terme, d’élever le niveau du débat public.
Comme l’a souligné Mohamed Taieb Zahar en conclusion :
« Nous sommes au début d’un processus. Ce qui compte, c’est qu’il repose sur un intérêt mutuel ».
Un intérêt qui, s’il se confirme, pourrait bien redéfinir en profondeur la manière dont la Tunisie produit, diffuse et s’approprie le savoir économique




















