À Tunis, le temps d’une cérémonie empreinte de recueillement et de réflexion, la mémoire s’est faite parole, et la parole s’est faite témoignage. Diplomates, universitaires, intellectuels et responsables culturels se sont réunis pour commémorer le trente-septième anniversaire de la disparition de l’imam Rouhollah Khomeiny, fondateur de la République islamique d’Iran, tout en rendant hommage aux victimes des récents affrontements qui ont secoué la région, parmi lesquelles figurent plusieurs hauts responsables iraniens ainsi que de nombreux civils.
Au-delà de la dimension commémorative, la rencontre a donné lieu à une vaste réflexion sur les notions de souveraineté, de résistance, de solidarité entre les peuples et de transmission des héritages révolutionnaires. Dans une époque marquée par les tensions géopolitiques et les recompositions des équilibres internationaux, les intervenants ont tenté d’interroger la portée actuelle d’une expérience politique qui continue de susciter débats, adhésions et controverses.
L’héritage d’une révolution et la permanence d’une vision
Ouvrant les travaux, l’ambassadeur de la République islamique d’Iran en Tunisie, Mir Massoud Hosseinian, a inscrit cette commémoration dans une temporalité spirituelle particulière, coïncidant avec les célébrations de l’Aïd al-Ghadir. Pour lui, il ne s’agit pas seulement de se souvenir d’un homme ou d’une période historique, mais de réactiver un ensemble de valeurs fondatrices : le courage, la responsabilité morale, la confiance en soi et la fidélité aux principes.
L’imam Khomeiny a été présenté comme bien davantage qu’un dirigeant politique. Son action est décrite comme celle d’un bâtisseur de conscience ayant cherché à réconcilier une nation avec son identité culturelle, spirituelle et civilisationnelle. Dans cette lecture, la révolution iranienne apparaît moins comme un événement circonscrit à l’histoire nationale de l’Iran que comme une expérience ayant prétendu redonner aux peuples la conviction de leur capacité à agir sur leur propre destin.
Le diplomate iranien a également évoqué les responsables et combattants tombés récemment, les inscrivant dans une continuité historique où le sacrifice est perçu comme l’expression ultime de l’engagement au service de la souveraineté nationale. Face aux tensions régionales actuelles, il a réaffirmé que son pays ne recherchait pas l’affrontement mais demeurait attaché à son droit à la défense et à la préservation de son indépendance.
Cette idée de souveraineté, constamment revenue au fil des interventions, a constitué l’un des fils conducteurs de la rencontre. Pour les participants, elle ne se réduit pas à une notion juridique ou territoriale : elle touche également à la capacité des peuples à préserver leurs choix culturels, leurs modèles de développement et leur liberté de décision.
Des solidarités qui traversent les frontières
La présence de l’ambassadeur d’Indonésie en Tunisie, Zuhairi Misrawi, a donné à la rencontre une dimension plus large encore. Son intervention a mis en lumière les passerelles historiques qui relient différentes expériences de libération nationale à travers le monde musulman et au-delà.
Évoquant la mémoire encore vivace de l’imam Khomeiny en Indonésie, il a rappelé que certaines figures historiques dépassent les frontières de leur pays d’origine pour devenir des symboles partagés. Selon lui, l’Indonésie conserve une sensibilité particulière à l’égard des mouvements ayant affirmé leur indépendance face aux formes de domination extérieure.
Le diplomate a notamment établi un parallèle entre l’héritage du président Ahmed Soekarno et celui de la révolution iranienne, rappelant l’esprit de la Conférence de Bandung de 1955, événement fondateur du mouvement des pays non alignés. Dans cette perspective, la lutte pour l’émancipation des peuples apparaît comme une histoire collective dont les chapitres se répondent d’un continent à l’autre.
Cette dimension internationale a été approfondie par l’universitaire Adel Belkhala. Dans une analyse nourrie de références historiques et sociologiques, il a souligné que les grandes conquêtes des mouvements de libération n’ont jamais été le fruit d’actions isolées. Du Vietnam à l’Afrique du Sud, en passant par la révolution algérienne, les expériences de résistance ont souvent trouvé leur force dans les alliances nouées entre des peuples partageant une même aspiration à la liberté.
Pour le chercheur, comprendre l’expérience iranienne exige d’aller au-delà des lectures immédiates et des perceptions médiatiques. Elle doit être appréhendée dans sa profondeur culturelle, intellectuelle et civilisationnelle. Cette démarche implique de revisiter les travaux de nombreux penseurs ayant observé ou analysé les mutations politiques du XXe siècle et leurs répercussions sur le monde contemporain.
Entre mémoire des martyrs et conscience humanitaire
L’évocation des conflits récents n’a pas seulement pris une dimension politique. Plusieurs interventions ont insisté sur leurs conséquences humaines, rappelant que derrière les affrontements géostratégiques se trouvent toujours des vies brisées, des familles endeuillées et des enfances interrompues.
Le conseiller culturel iranien, Jaafar Morvarid, a particulièrement insisté sur cette dimension. Il a présenté plusieurs initiatives visant à préserver la mémoire des victimes civiles, notamment des enfants touchés par les conflits. À travers des projets de documentation, des expositions itinérantes et des actions culturelles, il s’agit de faire œuvre de mémoire tout en sensibilisant les nouvelles générations aux conséquences humaines de la guerre.
Cette préoccupation pour la transmission s’est retrouvée également dans l’intervention du penseur libanais Chafic Jradi, qui a développé une réflexion philosophique sur la notion d’« éveil » et sur la nécessité de repenser les projets de renaissance intellectuelle et culturelle dans le monde arabe et musulman.
À mesure que les interventions se succédaient, un constat semblait s’imposer : les figures commémorées ne sont pas uniquement convoquées pour ce qu’elles ont accompli dans le passé. Elles sont également mobilisées comme des repères permettant d’interroger le présent et d’imaginer l’avenir.
Lorsque la cérémonie s’est achevée, l’impression dominante n’était pas celle d’un simple hommage protocolaire. C’était celle d’une rencontre où mémoire, politique, culture et spiritualité se sont entremêlées pour nourrir une réflexion plus vaste sur la place des peuples dans un monde en mutation. Dans les discours comme dans les échanges, une même conviction revenait : les héritages historiques ne prennent véritablement sens que lorsqu’ils continuent à éclairer les défis du temps présent.
Mona BEN GAMRA






