Nos sociétés célèbrent volontiers les ruptures, les réformes d’ampleur et les promesses de lendemains nouveaux. Elles oublient souvent que les changements les plus profonds s’installent sans bruit. Ils naissent d’une succession de gestes presque imperceptibles qui, avec le temps, finissent par transformer durablement les organisations, les territoires et les consciences. Le Kaizen appartient à cette famille de philosophies qui préfèrent la persévérance à l’éclat et la continuité à la rupture.
Les civilisations se distinguent moins par les monuments qu’elles élèvent que par les idées qu’elles transmettent. Certaines traversent les siècles sans perdre leur pouvoir d’inspiration parce qu’elles répondent à une aspiration universelle : celle de progresser sans renier le passé, d’innover sans rompre l’équilibre, de transformer sans détruire. Le Kaizen appartient à cette famille de pensées. Né au Japon dans l’après-guerre, il est devenu bien davantage qu’une méthode d’organisation du travail. Il est une philosophie de la patience, une éthique de la responsabilité, une manière de croire que les plus grandes mutations commencent toujours par de petites améliorations.
À l’heure où le changement climatique impose de réinventer nos modèles économiques, cette sagesse japonaise trouve une résonance inattendue. Elle rappelle que la transition écologique ne se décrète pas ; elle se construit, jour après jour, dans les usines, les entreprises, les administrations et jusque dans les gestes les plus ordinaires. Chaque ressource préservée, chaque gaspillage supprimé, chaque procédé amélioré devient une victoire silencieuse contre le dérèglement climatique.
C’est autour de cette conviction que l’Association des Bénéficiaires des Stages et Formations au Japon (ABSFJ) a réuni responsables gouvernementaux, diplomates, industriels, universitaires et spécialistes lors d’un colloque consacré à l’impact du Kaizen sur la lutte contre le changement climatique et à son rôle dans la décarbonation de l’économie.
La rencontre revêtait une portée symbolique particulière. Elle intervient alors que la Tunisie et le Japon célèbrent le soixante-dixième anniversaire de leurs relations diplomatiques, sept décennies marquées par une coopération fondée sur le respect mutuel, le transfert des connaissances et la confiance. Au fil des années, cette relation n’a cessé de dépasser le cadre institutionnel pour devenir un véritable dialogue entre deux cultures qui partagent le goût de l’excellence, du travail bien accompli et de la transmission.
En ouvrant les travaux, le président de l’ABSFJ, Jamel Boujdaria, a rappelé que l’association entend contribuer à cette dynamique en diffusant les principes du Kaizen auprès des entreprises tunisiennes. Il a également rendu hommage au soutien constant de l’ambassade du Japon et de l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA), partenaires de longue date dans cette aventure où la coopération se mesure moins aux discours qu’aux réalisations concrètes.
L’ambassadeur du Japon en Tunisie, Saito Jun, a réaffirmé l’engagement de son pays à accompagner la Tunisie dans son parcours vers une économie plus durable. Son intervention a rappelé que le Kaizen n’est pas un modèle figé exporté d’un pays à un autre, mais une philosophie capable de s’adapter aux réalités locales tout en conservant son principe fondateur : l’amélioration continue.
Cette philosophie irrigue depuis plusieurs décennies l’action de la JICA en Tunisie. Sa représentante résidente, Mayumi Miyata, a présenté l’expérience japonaise en matière de productivité durable en montrant comment l’amélioration permanente des processus permet simultanément de renforcer la compétitivité des entreprises, de rationaliser l’utilisation des ressources et de réduire l’empreinte carbone. Une démonstration qui confirme que performance économique et responsabilité environnementale ne sont nullement antagonistes, mais relèvent d’une même logique de progrès.
Les entreprises sont aujourd’hui confrontées à une mutation profonde. Les exigences internationales en matière de décarbonation redessinent les règles de la compétitivité. Comme l’a souligné Nacef Belkhiria, vice-président de BSB Toyota et président de la Chambre de commerce et d’industrie tuniso-japonaise, la réduction des émissions de carbone n’est plus une démarche volontaire destinée à valoriser une image. Elle devient une condition d’accès aux marchés internationaux. À travers l’exemple de Toyota, il a montré comment la culture Kaizen nourrit l’innovation industrielle, améliore l’efficacité énergétique et accompagne le développement d’une mobilité à faible émission de carbone.
Cette réflexion rejoint les ambitions nationales. La Tunisie s’est engagée à réduire de 45 % son intensité carbone d’ici 2030. Un objectif qui suppose une modernisation profonde des procédés industriels et une meilleure maîtrise de l’énergie. Les interventions de Nafeh Bekkari, directeur général de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie, et de Slim Ferchichi, directeur général au ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, ont mis en lumière les politiques engagées pour accompagner cette transition et renforcer la résilience du tissu industriel tunisien face aux nouvelles exigences environnementales.
L’un des moments les plus inspirants de la journée fut sans doute le témoignage d’une jeune entreprise tunisienne distinguée lors de la vingt-deuxième édition du Tunisia Investment Forum pour un projet consacré à la décarbonation. Parce qu’il incarnait le passage des principes à l’action, cet exemple a rappelé que les grandes idées ne prennent véritablement sens que lorsqu’elles deviennent des réalisations.
La Tunisie dispose aujourd’hui d’atouts qui confortent cette ambition. Sa désignation, lors de l’Africa Kaizen Conference 2025 organisée par la JICA et l’AUDA-NEPAD, comme Centre africain d’excellence Kaizen constitue une reconnaissance internationale de plusieurs décennies d’efforts en faveur de la qualité, de la productivité et de l’amélioration continue. Plus qu’un label, cette distinction traduit la volonté de faire du pays une plateforme régionale de diffusion de cette culture managériale.
Mais au-delà des chiffres, des stratégies et des politiques publiques, le véritable enseignement de cette rencontre réside peut-être ailleurs. Le Kaizen rappelle une évidence que nos sociétés pressées ont parfois oubliée : les transformations durables ne procèdent pas des révolutions spectaculaires, mais d’une somme de gestes patients, d’ajustements successifs et d’une volonté collective de faire un peu mieux aujourd’hui qu’hier.
À l’heure où le monde cherche des réponses à l’urgence climatique, cette philosophie japonaise offre une leçon d’une remarquable simplicité. Elle nous enseigne que préserver la planète ne commence pas seulement dans les sommets internationaux, mais dans chaque décision quotidienne, chaque économie d’énergie, chaque gaspillage évité, chaque innovation partagée. En cela, le Kaizen dépasse le management pour rejoindre l’humanisme : celui qui fait du progrès une responsabilité commune et de l’excellence un horizon accessible à tous.
Mona BEN GAMRA
