Par Sofiane Rejeb
Et si la carte du monde que nous avons appris à regarder depuis l’enfance racontait, malgré elle, une histoire qui n’est plus tout à fait celle du monde d’aujourd’hui ?
La question peut paraître provocatrice. Elle est pourtant désormais posée jusque dans les enceintes diplomatiques internationales.
Ce 4 septembre 2026, la France a coparrainé et soutenu aux Nations unies la résolution « Correct the Map », portée par le Groupe africain, qui appelle à une représentation cartographique plus juste des continents et notamment de l’Afrique.
Dans le prolongement de cette initiative, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères annonce l’abandon de la projection de Mercator dans ses usages diplomatiques.
À première vue, il ne s’agit que d’une affaire de cartographie. En réalité, le symbole est considérable.
Pour la première fois, une représentation de la planète devient officiellement un sujet de diplomatie et de rééquilibrage du regard porté sur les continents.
Quand une carte finit par devenir une perception
La projection de Mercator n’a jamais été conçue pour établir une hiérarchie entre les peuples ou les continents.
Créée au XVIe siècle pour répondre aux besoins de la navigation maritime, elle possède une propriété essentielle : elle permet de représenter une route à cap constant par une ligne droite tout en conservant les angles.
Une prouesse technique pour son époque.
Mais Mercator présente aussi une faiblesse majeure : elle déforme considérablement les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur.
L’Europe et l’Amérique du Nord apparaissent ainsi visuellement beaucoup plus vastes qu’elles ne le sont réellement, tandis que l’Afrique et certaines régions d’Amérique du Sud et d’Asie semblent rétrécies.
Le Groenland est l’exemple devenu classique : sur certaines cartes inspirées de Mercator, il semble presque comparable à l’Afrique. Dans la réalité, l’Afrique est environ quatorze fois plus vaste.
La carte n’est donc pas « fausse ».
Mais elle n’est pas neutre dans la perception qu’elle produit.
Et c’est précisément là que se situe le cœur du débat.
L’Afrique demande que le monde soit regardé autrement
La campagne « Correct the Map », portée par le Groupe africain aux Nations unies, part d’un constat simple : les représentations cartographiques ont aussi une dimension cognitive et culturelle.
À force de voir certains territoires agrandis et d’autres réduits, les sociétés peuvent finir par intégrer inconsciemment une représentation disproportionnée de leur importance relative.
L’Afrique, immense continent situé au cœur de l’espace afro-eurasien et atlantique, apparaît ainsi trop souvent plus petite qu’elle ne l’est.
Ce phénomène est évidemment incapable, à lui seul, d’expliquer les représentations historiques de l’Afrique.
Mais il peut contribuer à les entretenir.
Une carte ne crée pas une domination. Elle peut cependant contribuer à la rendre familière.
C’est pourquoi la résolution soutenue aux Nations unies appelle les États à privilégier des représentations plus équitables, notamment dans les manuels scolaires et les documents officiels.
Elle invite également les agences du système des Nations unies à élaborer des lignes directrices sur les bonnes pratiques cartographiques.
La France choisit le symbole
La décision française est particulièrement intéressante.
Paris avait déjà commencé, dès 2021, à réduire l’utilisation de Mercator dans ses propres représentations institutionnelles. La projection a progressivement disparu des sites publics du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et de son réseau.
Le changement annoncé aujourd’hui vient donc consacrer une évolution déjà engagée.
La France ne prétend d’ailleurs pas bannir Mercator.
La projection conserve toute sa pertinence pour certains usages, notamment la navigation et certaines cartes régionales ou locales.
Le message est plus subtil :
il n’existe pas une seule bonne carte du monde. Il existe une projection adaptée à chaque objectif.
Et lorsqu’il s’agit de montrer les rapports de superficie entre les continents, d’autres projections sont nettement plus pertinentes.
Une décision technique qui devient un geste politique
Pourquoi alors cette question intéresse-t-elle autant la diplomatie ?
Parce que la géographie est aujourd’hui rattrapée par la géopolitique.
Le monde de 2026 n’est plus celui du XVIe siècle, ni même celui du XXe siècle.
L’Afrique connaît une croissance démographique majeure. Ses économies se transforment. Ses ressources stratégiques attirent les grandes puissances. Ses États revendiquent davantage d’autonomie dans leurs choix diplomatiques et économiques.
Dans le même temps, l’Asie confirme son poids dans l’économie mondiale et les équilibres internationaux deviennent de plus en plus multipolaires.
Dans ce nouveau contexte, continuer à représenter le monde avec des outils conçus dans un autre âge peut apparaître comme un anachronisme.
Changer la carte ne change pas le monde. Mais changer la carte peut contribuer à changer la manière dont nous le regardons.
Paris veut reconstruire son dialogue avec l’Afrique
La portée diplomatique de la décision française est d’autant plus forte qu’elle intervient dans une période où Paris cherche à redéfinir sa relation avec le continent africain.
Le soutien à « Correct the Map » fait écho à la campagne de l’Union africaine et s’inscrit, selon Paris, dans la continuité des engagements pris lors du sommet Africa Forward, organisé à Nairobi en mai 2026.
Le choix des mots est important : il est désormais question de partenariat « d’égal à égal ».
Dans cette perspective, soutenir une initiative africaine portant sur la représentation du monde constitue un signal diplomatique.
La France reconnaît implicitement qu’une relation renouvelée avec l’Afrique ne passe pas seulement par les investissements, les échanges commerciaux, la sécurité ou l’aide au développement.
Elle passe aussi par les représentations, les symboles et les récits.
Corriger la carte ne suffit pas
Il serait toutefois illusoire de penser qu’une nouvelle projection cartographique pourrait à elle seule corriger des siècles de déséquilibres.
L’Afrique ne gagnera pas davantage de poids économique parce qu’elle apparaîtra plus grande sur une carte.
Les inégalités commerciales, les rapports de dépendance, les difficultés d’intégration régionale ou les défis liés au financement du développement ne disparaîtront évidemment pas avec la fin de Mercator.
Mais les symboles jouent un rôle dans les relations internationales.
Et lorsqu’un symbole est porté par l’Afrique elle-même et repris par une grande puissance européenne, il mérite d’être regardé avec attention.
Une carte pour le monde qui vient
Au fond, la véritable question posée par « Correct the Map » dépasse largement Mercator.
Qui représente le monde ? Et depuis quel point de vue ?
Pendant des siècles, les cartes ont été produites principalement depuis les centres de pouvoir européens. Elles ont accompagné les grandes explorations, les échanges commerciaux, les empires et la construction d’une certaine vision du monde.
Aujourd’hui, les centres de gravité se déplacent.
L’Afrique veut être davantage actrice de son propre récit. L’Asie occupe une place centrale dans l’économie mondiale. Les pays émergents contestent certaines représentations héritées du passé. Le monde occidental lui-même doit composer avec une réalité devenue multipolaire.
Dans ce contexte, la décision française possède une valeur qui dépasse largement la cartographie.
La France ne change pas la géographie. Elle accepte de changer la représentation qu’elle en donne.
Et derrière cette apparente question de projection se dessine peut-être une transformation beaucoup plus profonde : celle d’un monde qui cherche de nouvelles façons de se regarder lui-même.
Car une carte n’est jamais seulement une carte. Elle est aussi un miroir. Et le miroir du monde est peut-être, lui aussi, en train de changer.







