
Stephen Walt, l’un des théoriciens les plus éminents de l’école réaliste en relations internationales, propose dans son article publié dans Foreign Policy et intitulé « The ‘Donroe Doctrine’ Makes No Sense » une lecture critique de la politique de l’administration Trump à l’égard du Venezuela. Il considère que ce que l’on a appelé la « doctrine Donroe » ne repose pas sur une logique stratégique cohérente, mais qu’elle est au contraire traversée de contradictions qui affaiblissent l’influence américaine et encouragent les adversaires à étendre leur présence en Amérique latine.
Toutefois, l’importance de cet article ne réside pas seulement dans sa critique de l’approche de Trump, mais aussi dans ce qu’il révèle sans le vouloir de la nature de la pensée impériale contemporaine et de ses limites.
En dépit de sa rigueur analytique, l’article de Walt demeure prisonnier d’une question procédurale : comment gérer l’hégémonie de manière plus efficace ? Et non d’une question de principe : cette hégémonie a-t-elle seulement le droit d’exister ? Il propose ainsi une critique des modalités de gestion de l’Empire, et non une critique de sa logique ou de sa légitimité. L’objection ne porte pas sur la tutelle américaine en tant que telle, mais sur sa brutalité, sa mauvaise mise en scène et son incapacité à atteindre ses objectifs au moindre coût.
Dans cette perspective, l’article de Walt constitue une entrée pertinente pour soulever une problématique plus profonde, qui dépasse le cas du Venezuela et le contexte de l’administration Trump, pour interroger la structure même de l’hégémonie et ses transformations : du contrôle dur à la tutelle douce, de l’occupation directe à la gestion des peuples par l’économie, la culture et la légitimité symbolique. Le véritable débat ne devrait pas se limiter à l’échec d’une politique ou aux contradictions d’une doctrine, mais porter sur la question fondamentale que le discours réaliste évite : ce qui est présenté comme une gestion rationnelle de l’ordre international n’est-il pas, en réalité, une forme plus sophistiquée de colonialisme ?
Critique de la tutelle douce et de la logique de la domination différée
La question de l’hégémonie est généralement abordée, dans le discours politique dominant, sous un angle procédural : comment s’exerce-t-elle ? Par quels instruments ? Avec quel degré de réussite ou d’échec ? Mais la question la plus profonde, et la plus dérangeante, demeure sans cesse différée : l’Empire a-t-il le droit d’être gouverné en premier lieu ? Ou bien le problème réside-t-il non dans le style de gestion, mais dans la logique même de la tutelle ?
Dans ce contexte, la notion de « gestion intelligente de l’Empire » n’est pas une simple description technique ; elle reflète une transformation profonde de la nature de la domination contemporaine, où la puissance ne s’exerce plus par des moyens traditionnels et coercitifs, mais par des mécanismes plus doux, plus efficaces et plus durables.
De la domination directe à la tutelle invisible
L’Empire moderne n’a plus besoin d’occupation territoriale ni de présence militaire permanente. Aujourd’hui, la domination s’exerce à travers l’économie, la monnaie, le marché et les institutions financières internationales. Le char d’assaut est remplacé par des accords, le général par un expert économique, le gouverneur militaire par un rapport émanant d’une institution « internationale ».
La décision n’est plus imposée par la force, mais présentée comme l’unique option « rationnelle » possible. La souveraineté n’est pas abolie frontalement, mais vidée de sa substance par sa neutralisation pratique.
L’hégémonie dans le langage de la légitimité, non de la contrainte
L’Empire « intelligent » ne parle pas le langage de la domination, mais celui des valeurs :
démocratie, droits de l’homme, réforme, stabilité, bonne gouvernance.
La domination est présentée comme une aide, l’ingérence comme une protection, la subordination comme un partenariat.
Pourtant, ce discours, aussi moral qu’il paraisse, ne modifie en rien la nature asymétrique de la relation. Il lui confère au contraire une légitimité symbolique qui rend sa contestation plus difficile et transforme son rejet en un refus apparent des « valeurs universelles » elles-mêmes.
Les élites locales : médiateur idéal de la domination
L’Empire intelligent ne se gouverne pas uniquement de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur.
Par l’intermédiaire d’élites politiques, économiques et culturelles locales qui adoptent le discours du centre, le reproduisent et le présentent comme un choix national. La domination semble alors émaner de l’intérieur, alors qu’elle est en réalité orchestrée depuis l’extérieur.
C’est une domination qui n’a plus besoin d’imposer l’obéissance, car elle fabrique le consentement.
Gérer les crises plutôt que les résoudre
L’une des caractéristiques de la gestion impériale « intelligente » est qu’elle ne cherche pas à mettre fin aux conflits, mais à les administrer à un niveau contrôlable. Des crises suffisantes pour affaiblir les sociétés, mais insuffisantes pour faire exploser l’ordre existant ou unifier les peuples contre lui.
Ici, le conflit devient une fonction, non une anomalie. L’usure remplace la décision. L’épuisement plutôt que la confrontation
Au lieu de l’affrontement direct, l’Empire intelligent privilégie les politiques d’usure prolongée : sanctions, blocus, pressions psychologiques et économiques, guerres par procuration. L’objectif n’est pas la victoire rapide, mais la soumission lente, sans créer de grandes figures de résistance ni de moments d’explosion historique.
Critiquer la brutalité, non l’hégémonie
C’est dans cette logique que l’on peut comprendre nombre de critiques adressées aux politiques « trumpiennes ». Le problème, aux yeux de leurs détracteurs, ne résidait pas dans le principe même de l’hégémonie, mais dans la brutalité de son exercice et dans la mise à nu du raisonnement impérial sans masques, ce qui a accéléré l’érosion de la légitimité et poussé les adversaires à se regrouper.
Autrement dit, la critique visait la mauvaise gestion, non la logique de la tutelle elle-même.
Conclusion
Ce qu’il y a de plus dangereux dans l’Empire intelligent, c’est qu’il :
* ne se déclare pas,
* ne se laisse pas facilement affronter,
* et s’impose comme une nécessité historique plutôt que comme un choix politique.
C’est un colonialisme sans drapeaux, une hégémonie sans armées, une domination sans déclaration de guerre.
D’où la question que le discours réaliste refuse de poser :
avons-nous besoin d’une gestion plus intelligente de l’Empire ?
Ou bien d’un monde où les Empires ne sont plus gouvernés du tout ?
Cette question n’est pas seulement morale ; elle est existentielle et historique, car elle touche au droit des peuples à une auto-constitution libre, en dehors de toute logique de tutelle — aussi douce, intelligente ou justifiée soit-elle.
Journaliste spécialisée dans les affaires coloniales et les relations internationales





