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« Sous le jasmin » : quand Saber Rebaï transforme l’ouverture de Carthage en manifeste pour la chanson tunisienne

Le Pointtn-Sofien rejeb

Soixante ans après sa création, le Festival international de Carthage n’avait sans doute pas besoin d’un simple concert d’ouverture. Il lui fallait un geste artistique capable de relier son prestigieux passé à l’avenir de la création tunisienne. Avec « Sous le jasmin », Saber Rebaï a précisément choisi cette voie : celle d’un spectacle qui dépasse le récital personnel pour devenir une célébration de toute une mémoire musicale.

Dès les premières minutes, le ton était donné. Plus qu’un hommage au festival, la soirée s’est construite autour d’une idée simple mais ambitieuse : la chanson tunisienne ne survit que si elle accepte de transmettre son héritage sans renoncer à se réinventer.

Le choix du titre n’est d’ailleurs pas anodin. « Sous le jasmin », dernier succès bilingue de l’artiste, dialogue avec l’œuvre intemporelle de Hédi Jouini et renvoie immédiatement à un imaginaire profondément tunisien. Ce symbole du jasmin devient ici le fil conducteur d’un spectacle où patrimoine et modernité cohabitent naturellement.

Contrairement à de nombreux concerts d’ouverture conçus autour de la seule personnalité de leur vedette, Saber Rebaï a volontairement partagé la scène. Son discours inaugural l’annonçait déjà : il ne s’agissait pas de célébrer une carrière, mais de rappeler que chaque génération d’artistes n’est qu’un maillon dans une longue chaîne de transmission.

Cette philosophie a structuré toute la soirée. Les succès qui ont jalonné le parcours de Saber Rebaï se sont naturellement intégrés à un récit beaucoup plus large où la mémoire collective occupait une place centrale. Le public n’était plus seulement venu écouter une star ; il assistait à une traversée de plusieurs décennies de chanson tunisienne.

L’hommage rendu à Dhekra, avec Ahmed Rebaï et Molka Cherni, a illustré cette volonté de faire dialoguer les générations. La disparition physique de l’artiste s’efface devant la permanence de son œuvre, rappelant que la musique demeure l’une des formes les plus puissantes de transmission culturelle.

L’arrivée de Lotfi Bouchnak a constitué l’un des moments les plus symboliques de la soirée. Voir réunis sur une même scène deux artistes qui incarnent chacun une époque majeure de la musique tunisienne dépassait largement l’effet de prestige. Leur duo donnait corps à une idée essentielle : les grandes traditions musicales ne se construisent pas dans la concurrence des générations mais dans leur continuité.

Le spectacle a également réservé une place aux jeunes voix de Boutheina Nabouli et Mohamed Ali Chebil. Là encore, le choix relevait moins du simple casting que d’une véritable déclaration artistique. Le message était clair : l’avenir de la chanson tunisienne dépend autant de sa capacité à honorer ses monuments que de son aptitude à faire émerger de nouveaux talents.

L’hommage collectif rendu à Ali Riahi, Sadok Thraya, Saliha et Hédi Jouini a sans doute constitué le cœur émotionnel de la soirée. Les archives projetées sur les écrans géants accompagnaient les interprétations contemporaines, créant un dialogue saisissant entre les voix disparues et celles qui portent aujourd’hui leur héritage.

L’invitation de Khaled est venue élargir cette réflexion à l’espace maghrébin. En fusionnant « Sidi Mansour » et « Abdelkader », les deux artistes ont rappelé que les musiques populaires circulent depuis toujours au-delà des frontières politiques, nourrissant un patrimoine culturel commun qui unit les peuples du Maghreb.

Sur le plan artistique, Saber Rebaï est resté fidèle à ce qui fait sa réputation : une interprétation maîtrisée, sans effets superflus, laissant toute sa place à la puissance de la voix et à la qualité des arrangements orchestraux dirigés par Kaïs Melliti. Cette sobriété assumée a permis au spectacle de conserver une cohérence musicale rarement prise en défaut durant plus de deux heures.

Mais le véritable succès de cette ouverture réside sans doute ailleurs. « Sous le jasmin » n’a pas simplement inauguré une nouvelle édition du Festival international de Carthage. Le spectacle a proposé une réflexion sur ce que peut être aujourd’hui une politique culturelle : préserver une mémoire, transmettre un héritage, offrir une scène aux nouvelles générations et inscrire la création tunisienne dans un dialogue permanent avec son environnement régional.

En ouvrant la soixantième édition du Festival de Carthage, Saber Rebaï n’a donc pas seulement interprété ses plus grands succès. Il a livré une profession de foi artistique où la chanson tunisienne apparaît comme un patrimoine vivant, capable de conjuguer fidélité à ses racines et ouverture sur l’avenir. C’est sans doute cette vision qui donne à cette soirée une portée dépassant largement le cadre d’un simple concert d’ouverture.

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