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Prix Comar d’Or : trente ans à écrire l’histoire, trente ans au service du roman tunisien et de l’investissement culturel durable

 

Par Sofien Rejeb

Il est des institutions qui finissent par dépasser leur vocation première pour devenir des repères dans la mémoire collective. Le Prix Comar d’Or appartient aujourd’hui à cette catégorie. Né en 1997 dans une relative discrétion, il s’est imposé au fil des années comme l’un des rendez-vous littéraires les plus attendus de Tunisie et du Maghreb, accompagnant l’évolution du roman tunisien tout en participant activement à son rayonnement.

Trente ans plus tard, alors que les débats sur la place de la culture dans les politiques publiques et les stratégies économiques demeurent plus que jamais d’actualité, le parcours du Comar apparaît comme une exception remarquable : celle d’un engagement culturel durable porté non par une institution académique ou publique, mais par une entreprise privée qui a choisi de faire de la littérature un investissement de long terme.

À travers trois décennies de récompenses, de découvertes et de consécrations, le Prix Comar est devenu bien davantage qu’une distinction littéraire. Il est aujourd’hui un observatoire privilégié de la création romanesque tunisienne et un témoin des profondes mutations de la société.

Le miroir d’une littérature en pleine expansion

Lorsque la première édition est organisée en 1997, seuls treize romans sont en compétition. Le paysage éditorial tunisien demeure alors relativement restreint et la production romanesque encore limitée.

Trente ans plus tard, le contraste est saisissant. L’édition 2026 enregistre un record historique avec 92 romans candidats, dont 59 en langue arabe et 33 en langue française.

Depuis la création du prix, pas moins de 1 271 romans ont été présentés aux différents jurys : 846 en arabe et 425 en français.

Derrière ces chiffres se dessine l’histoire d’une véritable montée en puissance du roman tunisien. Longtemps considéré comme un genre réservé à un cercle restreint d’écrivains et de lecteurs, il s’est progressivement imposé comme l’un des espaces majeurs de réflexion sur les transformations de la société tunisienne.

Le Comar a accompagné cette dynamique, mais il l’a aussi stimulée. En offrant visibilité, reconnaissance et crédibilité aux auteurs, il a contribué à créer un environnement favorable à la création littéraire.

Le basculement linguistique d’une génération

L’évolution du prix raconte également celle des langues de création en Tunisie.

À ses débuts, la compétition était largement dominée par les œuvres francophones, héritières d’une longue tradition littéraire née dans le contexte historique et culturel du XXe siècle.

Au fil des années cependant, un basculement progressif s’est opéré. La montée en puissance du roman arabe est devenue l’un des phénomènes les plus marquants de la scène littéraire tunisienne contemporaine.

Cette évolution reflète les transformations du système éducatif, l’élargissement du lectorat arabophone et l’ouverture de nouveaux horizons grâce aux grandes récompenses littéraires du monde arabe.

Pour autant, la littérature tunisienne d’expression française n’a rien perdu de sa pertinence. Elle continue d’occuper une place importante dans les espaces culturels francophones et demeure l’une des passerelles essentielles entre la Tunisie et le reste du monde.

Les romancières prennent leur place

Autre évolution significative : la présence croissante des femmes dans le paysage romanesque.

Les statistiques du Comar révèlent que 326 participations ont été enregistrées au nom de romancières depuis 1997. Un chiffre qui témoigne d’une féminisation progressive du champ littéraire.

Plus encore que les statistiques, c’est la qualité des œuvres qui retient l’attention. Les dernières années ont vu émerger des écrivaines dont les romans abordent avec audace les questions de mémoire, d’identité, de transmission, de condition féminine ou encore de transformations sociales.

À travers elles, le roman tunisien s’est enrichi de nouvelles sensibilités et de nouvelles voix.

Une entreprise qui a choisi le temps long

La singularité du Prix Comar réside peut-être avant tout dans sa philosophie.

Dans un monde économique souvent dominé par la recherche de résultats immédiats, la Compagnie Méditerranéenne d’Assurances et de Réassurances a fait le choix du temps long.

Loin des opérations de communication ponctuelles ou des actions de mécénat éphémères, elle a construit un projet culturel durable qui a traversé les changements politiques, les crises économiques et les mutations du secteur du livre.

Cette fidélité à la culture constitue sans doute l’une des raisons majeures du prestige dont jouit aujourd’hui le prix.

Le Comar est ainsi devenu un exemple souvent cité lorsqu’il est question de responsabilité sociétale des entreprises et d’investissement dans le capital culturel.

Du prix national au rayonnement international

Au fil des éditions, le Prix Comar a accompagné l’émergence ou la confirmation de nombreux écrivains qui se sont ensuite imposés bien au-delà des frontières tunisiennes.

Hassouna Mosbahi, Habib Selmi, Kamel Riahi, Chokri Mabkhout, Amira Ghenim et bien d’autres figurent parmi les auteurs dont les œuvres ont été traduites, récompensées ou saluées dans plusieurs pays.

Bien sûr, aucune distinction ne construit à elle seule une carrière littéraire. Mais le Comar a souvent joué le rôle d’accélérateur de visibilité et de reconnaissance, permettant à des écrivains de franchir une étape décisive dans leur parcours.

Par son exigence et sa crédibilité, il a contribué à faire connaître la littérature tunisienne auprès d’un public plus large.

Un archiviste discret de la Tunisie contemporaine

Au-delà des lauréats et des cérémonies, le Prix Comar constitue aujourd’hui une véritable mémoire de la Tunisie contemporaine.

Les centaines de romans qui ont concouru depuis 1997 racontent, chacun à leur manière, les questionnements et les bouleversements d’une société en mouvement : la mémoire nationale, la révolution, les fractures sociales, l’exil, la mondialisation, les transformations familiales, les aspirations de la jeunesse ou encore les défis identitaires.

Relire l’histoire du Comar, c’est aussi relire trois décennies de vie tunisienne à travers le regard des écrivains.

Trente ans après, une réussite culturelle tunisienne

Rares sont les initiatives culturelles capables de traverser les décennies tout en conservant leur pertinence.

Le Prix Comar d’Or a relevé ce défi. Non seulement il a survécu au temps, mais il a accompagné l’essor d’une littérature devenue plus riche, plus diverse et plus ouverte sur le monde.

Dans une époque où les indicateurs économiques occupent souvent le devant de la scène, cette expérience rappelle une évidence parfois oubliée : la richesse d’une nation se mesure également à sa capacité à produire des livres, des idées, des imaginaires et des récits.

Trente ans après sa création, le Prix Comar d’Or apparaît ainsi comme l’une des plus belles réussites culturelles de la Tunisie moderne. Une aventure où l’entreprise a rencontré la littérature, où l’économie a dialogué avec la création, et où le roman tunisien a trouvé, année après année, un espace durable pour grandir, se renouveler et regarder le monde.

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