Le PointTn- Cet entretien examine les dimensions de la guerre en cours entre l’Iran et Israël, considérée comme un moment charnière dans l’histoire du Moyen-Orient. Elle dépasse le cadre d’une confrontation militaire limitée et soulève des questions profondes sur sa véritable nature : s’agit-il d’une guerre visant à contenir le projet iranien, ou bien du début d’une transformation stratégique susceptible de redéfinir les équilibres de pouvoir et les alliances dans la région ?
Face à la multiplicité des récits concernant ses objectifs et ses résultats, une question centrale se pose : cette guerre conduira-t-elle à un changement dans la structure du régime iranien ou ouvrira-t-elle une nouvelle phase de conflit régional prolongé ?
Entretien réalisé par : Ornella Sukkar
1/ Peut-on dire, selon la définition de Carl von Clausewitz, que nous sommes face à une confrontation militaire limitée entre l’Iran et Israël, ou bien au début d’une guerre régionale susceptible de modifier la carte du Moyen-Orient ?
Cette guerre n’est pas simplement une confrontation entre l’Iran et Israël. Elle s’inscrit dans un conflit plus large opposant les États-Unis, certains pays arabes et Israël d’un côté, et le régime en place en Iran de l’autre.
L’objectif de cette confrontation est de mettre un terme à un système religieux théocratique à tendance autoritaire qui, selon ses opposants, cherche à étendre son influence dans la région à travers divers relais dans plusieurs pays arabes, sous le slogan de l’exportation de la révolution islamique.
Dans cette perspective, ce projet constitue une menace pour la sécurité du Moyen-Orient et du Golfe. Cela a conduit les États-Unis et Israël à intervenir pour empêcher Téhéran d’acquérir l’arme nucléaire, afin qu’il ne devienne pas un acteur dangereux capable de menacer la stabilité régionale.
2/Quelle est la véritable nature de cette guerre et qu’a-t-elle réellement accompli ?
Selon cette analyse, le régime religieux iranien a tenté de développer des capacités nucléaires à longue portée afin d’influencer les politiques du monde arabe et du système international, et peut-être même la politique américaine au Moyen-Orient.
Les opérations militaires ont donc visé à détruire les capacités militaires iraniennes, notamment dans les domaines naval et des systèmes de missiles balistiques.
Ces opérations pourraient, à terme, conduire soit à un changement de régime, soit à l’imposition de nouveaux accords empêchant l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire et de menacer la sécurité régionale et internationale.
3/Comment interprétez-vous les déclarations du président américain à la chaîne CBS affirmant que la guerre touche à sa fin et que l’on réfléchit déjà au successeur du Guide suprême ?
Ces déclarations peuvent être comprises comme une indication que les opérations militaires ont ciblé les capacités fondamentales du régime, notamment les missiles balistiques, les drones et l’infrastructure militaire des Gardiens de la révolution et du Basij.
Si les frappes se poursuivent dans cette direction, cela pourrait affaiblir le régime de l’intérieur et créer un climat de soulagement populaire susceptible d’ouvrir la voie à des transformations internes.
Dans ce cas, les citoyens iraniens pourraient considérer que les conditions sont réunies pour reprendre l’initiative politique à l’intérieur du pays et libérer les institutions de l’emprise du régime
4/Ces déclarations relèvent-elles d’une guerre psychologique destinée à tromper l’adversaire, ou bien la guerre a-t-elle réellement infligé des pertes importantes à Washington ? Quelle est la nature de ces pertes ?
Toute guerre comporte inévitablement un coût, qu’il soit économique ou militaire.
Cependant, l’administration américaine, sous la présidence de Donald Trump, pourrait chercher à conclure un nouvel accord à l’issue de la confrontation, dans lequel un futur gouvernement iranien supporterait une partie des coûts de la guerre.
Des accords économiques et politiques pourraient également être conclus avec Washington afin de réorganiser les relations et de rétablir une certaine stabilité dans la région.
5/Les parties en conflit disposent-elles des capacités militaires et politiques nécessaires pour soutenir une guerre longue, qui pourrait durer des années ?
Nous sommes encore dans les premiers jours du conflit et il est difficile d’évaluer la capacité des parties à soutenir une guerre prolongée.
Pour l’instant, il ne s’agit pas d’une guerre terrestre ni d’une invasion militaire, mais essentiellement d’une guerre aérienne visant des cibles spécifiques.
Si ces frappes se poursuivent, nous pourrions assister à des divisions internes en Iran qui pourraient inciter certaines composantes de la société iranienne à agir.
Parallèlement, Israël semble capable d’ouvrir plusieurs fronts, tandis que les Gardiens de la révolution pourraient rencontrer des difficultés à poursuivre la confrontation dans un contexte d’assassinats ciblés de leurs dirigeants et de pressions internes croissantes.
5/L’histoire montre que les guerres commencent avec des plans courts et se terminent par des conflits prolongés, comme lors de l’opération Barbarossa pendant la Seconde Guerre mondiale. Peut-on dire que l’Occident a commis la même erreur en sous-estimant les capacités de l’Iran ?
La Seconde Guerre mondiale était une confrontation globale contre les régimes fascistes.
Dans le cas actuel, certains estiment que l’évaluation militaire n’était pas fondée sur une mauvaise compréhension des capacités de l’Iran, mais sur l’idée que le régime iranien souffre d’une faiblesse interne et qu’une grande partie de la population s’y oppose.
L’histoire montre que les régimes qui perdent le soutien de leur population deviennent plus vulnérables lorsqu’ils sont confrontés simultanément à des pressions internes et externes.
6/Pourrions-nous assister à un durcissement du régime iranien plutôt qu’à son affaiblissement après l’élection de Mojtaba Khamenei et la symbolique religieuse qui l’entoure ?
Il est naturel que l’élection d’une personnalité dotée d’une forte symbolique religieuse conduise à un durcissement du régime.
Toutefois, la question essentielle demeure de savoir si ce régime choisira de poursuivre la confrontation, d’accepter un compromis politique, ou de répondre par des opérations non conventionnelles.
La poursuite de politiques hostiles pourrait conduire à une plus grande isolation régionale, notamment après les tensions apparues entre l’Iran et plusieurs États arabes.
7/Le choix de cette personnalité indique-t-il un conflit de longue durée ou l’attribution d’un nouveau rôle à l’Iran ?
Ce choix pourrait être moins déterminant pour l’avenir du régime qu’une tentative de préserver sa cohésion interne.
Cependant, l’issue dépendra des évolutions sur le terrain et de la nature des éventuels accords politiques.
8/Le scénario d’une « balkanisation » de l’Iran est-il exagéré ?
Il s’agit d’une question complexe à laquelle il n’existe pas de réponse définitive pour le moment.
Certains estiment que le Conseil national de l’opposition pourrait constituer un cadre unificateur pour différentes composantes et peut-être conduire à un système fédéral.
Mais si les États-Unis se retiraient sans proposer de solution politique globale, il pourrait exister un risque de fragmentation dans certaines régions, notamment en raison de la présence de minorités ethniques telles que les Kurdes et les Baloutches.
La période actuelle peut donc être décrite comme une phase d’attente et d’observation.
9/Israël peut-il poursuivre la guerre contre l’Iran sans les États-Unis ?
Pas de manière durable, mais il peut continuer certaines opérations militaires limitées.
Néanmoins, l’alliance entre les États-Unis et Israël reste un facteur central dans la poursuite des opérations et dans la réalisation de leurs objectifs.
10/Comment la guerre irano-israélienne a-t-elle affecté la sécurité du Golfe et l’économie mondiale ?
Cette escalade pousse les États arabes à réévaluer leurs systèmes de sécurité et leurs stratégies de défense, car tout pays de la région peut se sentir menacé dans ce contexte de tension.
La stabilité économique et commerciale du Golfe dépend largement de la sécurité régionale et de la liberté de navigation dans les voies maritimes.
Cette situation pourrait accélérer certains arrangements régionaux et redéfinir les alliances stratégiques, la solution reposant, selon cette vision, sur un renforcement des alliances avec Washington afin de garantir la sécurité et la stabilité de ces États.
11/Quels objectifs cette guerre a-t-elle réellement atteints ?
Jusqu’à présent, les résultats définitifs ne sont pas encore clairement établis.
Certaines indications suggèrent toutefois un recul des capacités défensives iraniennes, tandis que l’opinion publique iranienne observe attentivement l’évolution des événements.
Il faudra probablement du temps pour que l’image complète se clarifie et pour comprendre les nouvelles alliances ainsi que l’évolution des relations économiques et politiques dans la région.
Quoi qu’il en soit, le Moyen-Orient pourrait entrer dans une nouvelle phase de transformations, susceptible d’ouvrir la voie à de nouveaux arrangements politiques et économiques et à une période où les États chercheront à construire des relations plus stables et équilibrées dans la région.
* Ornella Sukkar: Journaliste Libanaise spécialisée dans les affaires Arabo-islamiques d ‘ un approche orientale et d ‘analyse géopolitique du Moyen Orient.





