Les oasis tunisiennes sont des écosystèmes millénaires fondés sur des équilibres subtils entre ressources naturelles, savoirs locaux et solidarité communautaire. Elles subissent aujourd’hui la raréfaction de l’eau, la salinisation des sols et la pression industrielle. Dans ce contexte, les femmes oasiennes jouent un rôle essentiel mais souvent sous-estimé dans la préservation et le développement des oasis. En s’engageant dans des activités de production, de transformation et de valorisation des ressources locales
— dattes, grenadiers, plantes aromatiques, artisanat, apiculture ou cosmétiques — les femmes contribuent à la diversification de l’économie locale, à la préservation de l’écosystème et à l’adaptation aux changements climatiques. Malgré ceci, leur accès limité à la terre, à l’eau et au financement, ainsi que leur présence dans les espaces de décision, restent restreints. Cette marginalisation institutionnelle limite leur rôle dans la gestion collective des ressources et la planification territoriale, alors que leur participation est essentielle à la cohésion sociale, à la transmission des savoirs et à la durabilité écologique. Reconnaître pleinement le rôle des femmes et renforcer leurs capacités d’action apparaissent dès lors comme des conditions indispensables à la durabilité environnementale, économique et sociale du système oasien.
Méthodologie
L’étude combine des approches qualitatives et quantitatives, à partir d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de 23 femmes oasiennes du gouvernorat de Gabès. L’analyse repose sur une lecture qualitative approfondie des récits recueillis, visant à restituer la diversité des expériences et des trajectoires féminines. Elle est complétée par une approche textométrique (Classification hiérarchique descendante, CHD, et Analyse factorielle des correspondances, AFC), afin d’en renforcer la robustesse. Cette double analyse a permis d’identifier les principaux registres de discours féminins autour de la production, de la gestion des ressources, de la participation et de l’identité.
Résultats
Des profils socio-économiques diversifiés et un rôle pivot dans la gestion durable des ressources
Les femmes oasiennes présentent des niveaux d’éducation en progression, facteur d’autonomisation et d’innovation. La majorité exercent une activité indépendante dans des cadres informels, avec un revenu moyen de 430 TND/mois. Près de la moitié ne possède pas de terre cultivable, ce qui limite leur accès aux financements et à la sécurité économique. L’accès inégal à la terre, obtenu principalement par héritage, demeure ainsi un frein majeur à leur autonomie économique. Dans ce contexte, les femmes développent un esprit d’entrepreneuriat né de la contrainte mais porté par une réelle volonté d’agir : les femmes combinent travail productif, responsabilités familiales et préservation de l’oasis. Loin de se résigner face aux contraintes économiques et sociales, elles élaborent des stratégies d’adaptation et d’organisation leur permettant de contribuer activement à la vitalité et à la durabilité de leur territoire.
L’oasis constitue le cœur du développement rural local, où s’articulent agriculture, préservation du patrimoine et gestion collective des ressources. Les femmes y occupent un rôle central : elles cultivent, irriguent, recyclent et préservent la biodiversité, tout en transmettant des pratiques durables. Malgré un accès limité à la terre et à l’eau, elles valorisent les déchets agricoles, introduisent des cultures résistantes à la sécheresse et transforment artisanalement des produits locaux. Par la diversification de leurs activités – agriculture vivrière, apiculture, artisanat, transformation alimentaire – elles renforcent la sécurité économique des ménages, la résilience environnementale des oasis et soutiennent la cohésion territoriale.
Les voix féminines dans l’oasis : entre économie, écologie et identité
L’analyse textométrique des entretiens grâce à une classification hiérarchique descendante (CHD) révèle cinq grands registres qui traduisent la richesse et la complexité des expériences féminines dans les oasis tunisiennes.
Le premier économique (rouge), met en lumière la précarité du travail féminin et les difficultés d’accès au financement, à la protection sociale et à la reconnaissance institutionnelle. Malgré ces obstacles, les femmes demeurent un pilier du revenu familial et font preuve d’une forte résilience face à l’instabilité économique.
Le second environnemental (bleu), exprime leur rôle quotidien de gardiennes du vivant. Elles recyclent les déchets agricoles, privilégient les semences locales et limitent les intrants chimiques pour préserver la fertilité des sols et la biodiversité oasienne. Leur savoir incarne une écologie pratique,
fondée sur l’expérience et l’observation quotidienne, qui s’adapte aux contraintes climatiques croissantes.
Un troisième registre (violet), collectif, témoigne de la volonté des femmes de s’organiser en associations et groupements. Si ces initiatives se heurtent souvent à des difficultés de gouvernance ou de reconnaissance, elles traduisent une aspiration forte à la coopération et à la participation citoyenne.
Vient ensuite le registre de la participation et de la reconnaissance (gris) : les femmes souhaitent être davantage écoutées et impliquées dans les décisions locales, alors même que les rapports de pouvoir restent dominés par les hommes. Cette quête de légitimité sociale et politique souligne la nécessité d’une gouvernance plus inclusive.
Enfin, le registre identitaire (vert) met en avant un attachement profond à la tradition oasienne, perçue comme un héritage à transmettre et à réinventer. Préserver les savoir-faire, maintenir une vie en harmonie avec la nature et adapter ces valeurs aux mutations sociales constituent pour elles un véritable projet de société.
Ces cinq thématiques s’articulent autour d’un même horizon : faire vivre l’oasis, concilier production, transmission et durabilité, et faire reconnaître la contribution des femmes à la résilience collective.
L’analyse factorielle des correspondances (AFC) a approfondi la lecture des voix des femmes en mettant en évidence deux grandes dynamiques : la recherche d’un équilibre entre sécurité économique et préservation des ressources, et la conciliation entre héritage culturel et ouverture au changement. Les femmes les mieux formées ou propriétaires de terres affichent une plus grande autonomie et une capacité d’innovation accrue, tandis que les plus précaires demeurent plus dépendantes des structures familiales ou communautaires. Malgré ces disparités, toutes partagent un attachement fort à l’oasis comme espace de vie, de travail et de transmission.
Les résultats mettent également en évidence des variations territoriales significatives. Dans les oasis de Gabès Sud, El Hamma et Ghannouch, les discours se concentrent sur la gestion de l’eau, la fertilité des sols et la préservation des cultures, reflet d’une conscience environnementale immédiate face aux effets du changement climatique et de la pollution industrielle. À Chenini, où la propriété foncière féminine et le niveau d’éducation sont plus élevés, les propos associent davantage formation, innovation et gestion du patrimoine, traduisant un équilibre entre tradition et ouverture économique.
Recommandations politiques
Les résultats de cette étude montrent que la durabilité des oasis repose sur trois leviers complémentaires : le renforcement des institutions locales, la reconnaissance du rôle des femmes et l’adaptation des politiques aux enjeux environnementaux.
- Intégrer l’approche genre dans les politiques publiques et les plans de développement locaux, afin que les actions menées dans les domaines de l’eau, de l’agriculture, de l’environnement et du développement local intègrent concrètement les besoins et les priorités des femmes.
- Garantir un accès équitable à la terre, à l’eau, au financement et aux dispositifs d’appui technique afin de renforcer leur autonomie et leur capacité à participer pleinement aux décisions locales.
- Renforcer les capacités en leadership, à travers des programmes de renforcement de capacité afin de soutenir l’émergence de femmes leaders dans la gouvernance oasienne.
- Promouvoir une culture institutionnelle inclusive, reconnaissant la contribution des femmes à la durabilité des oasis et à la cohésion sociale.
Niveau économique et social – Autonomisation et reconnaissance des femmes
- Promouvoir et soutenir les réseaux féminins et de coopératives solidaires, favorisant la mutualisation des savoirs et des ressources.
- Créer des espaces de dialogue réguliers entre femmes oasiennes et autorités locales pour renforcer la confiance et la concertation et de discuter des enjeux de production, de financement et de commercialisation.
- Valoriser le capital social et les savoir-faire féminins comme leviers du développement territorial t de la transmission intergénérationnelle.
- Développer la commercialisation et la valorisation des produits en mettant en place des circuits de commercialisation équitables et durables pour les produits issus du travail des femmes (dattes, huiles, artisanat, produits transformés).
- Développer et promouvoir un label oasien valorisant les produits issus du savoir-faire féminin, afin de consolider leur autonomie économique, accroître leur visibilité et renforcer leur place dans la chaîne de valeur.
Niveau environnemental – Une résilience enracinée
- Renforcer la transmission intergénérationnelle des savoirs oasiens : organiser des ateliers de partage entre femmes expérimentées et jeunes générations sur les pratiques durables (gestion de l’eau, semences locales, lutte naturelle contre les maladies etc…).
- Encourager les dynamiques collectives d’adaptation à travers des coopératives féminines ou des groupes d’entraide pour mutualiser les moyens (intrants et matériel de production) et développer des pratiques agricoles plus sobres et résilientes.
- Impliquer activement les femmes dans les structures locales de gestion des ressources et des intrants (notamment les groupements de développement agricole et les sociétés mutuelles de service agricoles), pour une meilleure intégration de leurs savoirs dans la planification écologique.
Conclusion
Les femmes oasiennes sont au cœur de la durabilité économique, sociale et environnementale des oasis tunisiennes. Leur contribution, encore trop souvent invisible, conditionne la résilience de ces territoires face aux défis climatiques et économiques. Renforcer leur accès aux ressources, à la formation et à la décision publique représente un levier stratégique pour préserver ces écosystèmes et assurer la cohésion territoriale.
Reconnaître leur rôle et intégrer leurs savoirs dans les politiques de développement permettrait de transformer les oasis en laboratoires d’innovation sociale et écologique, où tradition et modernité se conjuguent pour construire un avenir durable et inclusif.





