Le différend entre le Royaume d’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis n’est plus une simple divergence de points de vue au sein d’une même alliance. Il s’est transformé, au cours des dernières années, en une rivalité régionale feutrée, qui se manifeste clairement dans les dossiers du Yémen, de la Corne de l’Afrique, du Soudan, de la Libye et de la Syrie.
Cette rivalité n’est pas officiellement déclarée, mais elle apparaît à travers la contradiction des rôles, la divergence des approches et l’incohérence des paris sur les acteurs locaux.
Premièrement : Du partenariat au Yémen à la division autour du « Yémen unifié »
Riyad et Abou Dhabi sont entrés en guerre au Yémen en 2015 sous le slogan de la « restauration de la légitimité ». Toutefois, le déroulement du conflit a révélé une divergence fondamentale des objectifs. L’Arabie saoudite, du moins sur le plan politique, est restée attachée à l’unité du Yémen et à la prévention de sa transformation en plateforme de menaces régionales. À l’inverse, les Émirats ont soutenu des forces locales armées aux tendances séparatistes, notamment dans le sud, ce qui a affaibli le gouvernement reconnu internationalement, fait échouer les processus de dialogue sud-sud et consacré une réalité militaire échappant à l’autorité de l’État.
Des rapports des Nations unies et d’organisations de défense des droits humains ont à plusieurs reprises souligné la multiplicité des centres de pouvoir armés dans le sud, contribuant à prolonger la guerre plutôt qu’à y mettre fin.
Le 25 décembre 2025, le ministère saoudien des Affaires étrangères a publié un communiqué accusant les Émirats d’exercer des pressions sur les dirigeants du Conseil de transition du Sud afin de mener des actions militaires à Hadramaout et à Al-Mahra, qualifiant cette démarche de « pas dangereux incompatible avec les fondements de la coalition arabe », et soulignant que toute menace à la sécurité saoudienne constitue une « ligne rouge ».
Deuxièmement : Le Soudan… guerre par procuration et conflit d’intérêts
Au Soudan, le nom des Émirats est apparu dans des rapports de la presse internationale comme un acteur indirect du conflit, à travers des relations avec des forces armées locales, des intérêts économiques liés à l’or et aux minerais, ainsi que l’utilisation de ports et d’un levier logistique sur la mer Rouge.
Malgré les démentis officiels, l’argent politique n’a pas réussi à faire taire les organisations internationales, en particulier concernant les crimes de guerre et les violations commises contre les civils, révélant les limites de l’influence émiratie lorsqu’elle se heurte à des dossiers humanitaires documentés.
Des rapports d’experts et de responsables internationaux ont évoqué le rôle des Émirats dans le soutien aux Forces de soutien rapide, une faction accusée de violations massives dans des régions telles qu’El-Fasher. Des déclarations relayées par les médias arabes et des rapports d’organisations de défense des droits humains ont soulevé de sérieuses interrogations sur la relation d’Abou Dhabi avec l’ascension de ces forces et son éventuelle implication dans des violations susceptibles de replacer le dossier soudanais au premier plan de la scène internationale.
Troisièmement : La Corne de l’Afrique… influence contre stabilité
En Somalie et à Djibouti, Abou Dhabi a adopté une approche fondée sur :
– l’investissement dans les ports,
– l’établissement de bases logistiques,
– le soutien à des factions locales en dehors du cadre central de l’État.
Selon des analystes africains, cette politique a contribué à affaiblir l’État-nation plutôt qu’à le renforcer, menant à la fragmentation du pouvoir central, en contradiction avec le discours de « stabilité et de développement ».
Par ailleurs, la reconnaissance par Israël de la région du « Somaliland », le rejet de cette orientation par l’Arabie saoudite, et l’adoption par Abou Dhabi d’approches diplomatiques différentes mettent clairement en évidence la divergence des visions entre Riyad et Abou Dhabi sur des dossiers de souveraineté sensibles liés à l’unité territoriale des États de la Corne de l’Afrique.
Quatrièmement : La Libye et la Syrie… le pari du chaos maîtrisé
En Libye, les Émirats ont soutenu des acteurs militaires au détriment du processus politique. En Syrie, ils ont adopté une politique pragmatique à double volet : une ouverture diplomatique d’un côté, et des convergences sécuritaires et économiques de l’autre, au service d’un réseau d’intérêts qui dépasse la logique traditionnelle de la « solution politique ».
Cinquièmement : Israël, les armes et les mercenaires
Après les accords de normalisation, les partenariats émiratis-israéliens se sont étendus aux domaines suivants :
– technologies de sécurité,
– industries militaires,
– entreprises privées actives dans les zones de conflit.
Des enquêtes journalistiques internationales ont établi un lien entre ces entreprises et des dossiers de transferts d’armes indirects, de financement de forces locales et de recours à des mercenaires dans des environnements fragiles tels que la Libye, le Soudan et le Yémen, à travers le sabotage des processus de dialogue sud-sud et la remise en cause des efforts de paix et de dialogue national, au service de projets de partition, de pillage des ressources et de contrebande de minerais.
Sixièmement : L’argent politique… une puissance limitée
Malgré une forte présence financière et médiatique, l’expérience a démontré que :
– l’influence financière n’empêche pas la reddition de comptes internationale,
– les rapports des Nations unies ne s’achètent pas,
– les crimes de guerre, une fois documentés, demeurent un fardeau politique à long terme.
Cela explique la montée des critiques en matière de droits humains visant les Émirats dans les dossiers yéménite et soudanais, malgré les tentatives d’amélioration de leur image à travers un discours de « paix et de dialogue ».
Septièmement : L’alliance stratégique émiratie-indienne
Depuis l’après-2015, les Émirats ont œuvré à transférer une partie de leur poids stratégique de l’espace arabo-islamique vers l’Asie, en particulier l’Inde, pour des raisons liées au fait qu’il s’agit d’une puissance montante non idéologique, qui ne place pas des questions telles que la Palestine, le Cachemire ou « l’oumma islamique » au cœur de ses relations, et qui adopte une approche strictement pragmatique, économique et sécuritaire.
Le Premier ministre indien Narendra Modi et Son Altesse le cheikh Mohammed ben Zayed ont tous deux qualifié cette relation de « partenariat stratégique global » allant au-delà de l’économie pour inclure la sécurité et la défense.
Avec les accords de normalisation, ce que l’on appelle le « triangle de coopération émirati-indien-israélien » a pris forme, les Émirats devenant un trait d’union entre l’Inde et Israël dans les domaines de la technologie sécuritaire, de l’intelligence artificielle et des industries de défense, via des entreprises israéliennes opérant sous couvert émirati et des investissements indiens dans des ports gérés par des sociétés émiraties, notamment dans la Corne de l’Afrique.
En face, l’axe saoudo-pakistanais apparaît comme un facteur susceptible de redessiner les équilibres du Golfe et les rapports de force régionaux, ce qui pourrait se répercuter négativement sur les Émirats, en particulier si leurs politiques continuent d’irriter Riyad et de menacer sa sécurité nationale, entraînant une hausse des pressions politiques et économiques à leur encontre.
Conclusion : Quel avenir pour le conflit silencieux ?
Le conflit saoudo-émirati n’est pas une confrontation militaire directe, mais une compétition sur l’influence, sur la définition de la stabilité et sur la forme de l’État dans la région. L’expérience a démontré que :
– soutenir des factions plutôt que des États engendre un chaos incontrôlable,
– acheter de l’influence ne crée pas de légitimité,
– la stabilité ne se construit ni avec des mercenaires ni avec des ports seuls.
La région a aujourd’hui besoin d’États plutôt que de mandataires, de souveraineté plutôt que d’entreprises de sécurité privées, et de dialogue plutôt que de marchés d’armes. C’est un chemin historique que l’Arabie saoudite revendique depuis l’annonce du principe de la solution à deux États, les négociations de paix lors des sommets arabo-islamiques et les efforts diplomatiques dans les dossiers de la Syrie, de l’Irak, du Pakistan, du Yémen et du Soudan.

