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« Savoirs éco » : quand la recherche économique sort des laboratoires pour éclairer les décisions publiques

Par Sofien Rejeb

Après quarante-trois mois de mise en œuvre, le projet « Savoirs éco » a officiellement tiré sa révérence à Tunis. Derrière cette cérémonie de clôture se cache pourtant un enjeu bien plus important qu’un simple bilan de projet financé par l’Union européenne : celui de la place de la connaissance scientifique dans l’élaboration des politiques publiques en Tunisie.

Doté d’un financement de 4,5 millions d’euros, le programme, mis en œuvre par Expertise France avec l’appui de l’Union européenne, aura tenté pendant près de quatre ans de rapprocher deux univers qui communiquent encore difficilement : celui des chercheurs et celui des décideurs.

Produire de la connaissance… mais surtout la rendre utile

Pendant longtemps, les travaux des économistes tunisiens sont restés confinés aux universités ou aux centres de recherche, rarement consultés lors de la conception des politiques économiques.

Le projet « Savoirs éco » a précisément cherché à réduire cette distance.

En accompagnant 24 structures productrices de savoirs économiques, des think tanks aux laboratoires universitaires, l’objectif consistait à transformer les résultats de la recherche en outils directement mobilisables par les administrations publiques.

Les chiffres illustrent cette ambition :

  • trois modèles économétriques développés avec l’Institut Tunisien de la Compétitivité et des Études Quantitatives (ITCEQ) ;
  • un appui méthodologique au Recensement Général de l’Institut National de la Statistique ;
  • 68 policy briefs consacrés aux grands défis économiques du pays, allant de la résilience macroéconomique à la justice fiscale, en passant par le développement régional et les politiques climatiques.

Au-delà des productions scientifiques, le véritable acquis réside dans la création d’un réseau permanent de coopération entre chercheurs, institutions publiques et partenaires internationaux.

« Les décisions doivent être fondées sur des faits »

Présent lors de la cérémonie de clôture, Manuel Bufala, Ministre conseiller et Chargé d’affaires de l’Ambassade de France en Tunisie, estime que le véritable enjeu dépasse largement la production académique.

Selon lui, la qualité des politiques publiques dépend directement de la qualité des informations sur lesquelles elles reposent.

L’ambition est claire : faire en sorte que les administrations tunisiennes disposent de données fiables, rigoureuses et documentées afin d’abandonner progressivement les approches empiriques ou intuitives au profit d’une décision publique fondée sur l’évidence scientifique.

Cette philosophie rejoint d’ailleurs une tendance mondiale : dans les économies les plus performantes, les politiques publiques sont de plus en plus évaluées à partir d’indicateurs mesurables, d’études d’impact et de modèles économétriques.

Les médias, chaînon indispensable de la diffusion du savoir

Mais produire des connaissances ne suffit pas.

Encore faut-il qu’elles soient comprises par les citoyens.

C’est précisément sur ce point que Manuel Bufala insiste particulièrement : les médias constituent le maillon essentiel entre la recherche scientifique et le débat public.

Inflation, pouvoir d’achat, dette publique, disparités régionales, changement climatique ou emploi des jeunes sont autant de sujets qui nécessitent des explications accessibles sans pour autant sacrifier la rigueur scientifique.

Le rôle du journaliste économique ne consiste plus seulement à relayer des chiffres, mais à expliquer leurs conséquences concrètes sur la vie quotidienne.

La vulgarisation économique devient ainsi un véritable service public.

Une nouvelle culture de la décision

L’un des enseignements majeurs du projet est peut-être d’avoir démontré que la recherche économique peut devenir un outil opérationnel de gouvernance.

Les travaux produits pendant ces trois années offrent aujourd’hui aux administrations, aux élus, aux chercheurs mais aussi aux médias une base documentaire inédite.

Dans un contexte marqué par des contraintes budgétaires, une croissance faible et de profondes mutations économiques, disposer d’analyses solides constitue un avantage stratégique.

Les politiques publiques efficaces ne peuvent plus être élaborées uniquement sous la pression de l’urgence ou de considérations politiques ; elles doivent s’appuyer sur des diagnostics objectivés et des données vérifiables.

Une dynamique appelée à survivre au projet

Interrogé sur une éventuelle deuxième phase de « Savoirs éco », Manuel Bufala considère que la question du financement est aujourd’hui secondaire.

Le principal héritage du programme réside dans les collaborations qu’il a permis de créer entre institutions tunisiennes, centres de recherche, universités et partenaires européens.

Autrement dit, le capital le plus précieux n’est pas financier mais humain et intellectuel.

Cette dynamique collaborative constitue désormais un socle sur lequel pourront s’appuyer de futurs projets de recherche et de réforme.

Transformer les connaissances en débat public

La clôture officielle de « Savoirs éco » ne marque donc pas la fin d’une aventure.

Elle ouvre au contraire une nouvelle étape : celle de l’appropriation des connaissances produites.

Les chercheurs ont créé les contenus.

Les institutions disposent désormais d’outils d’aide à la décision.

Reste aux médias, aux acteurs de la société civile et aux décideurs à transformer ces travaux en débat public éclairé.

Car une démocratie économique ne repose pas uniquement sur des indicateurs de croissance ou des équilibres budgétaires ; elle suppose aussi des citoyens capables de comprendre les choix qui orientent l’avenir du pays.

C’est peut-être là le principal héritage laissé par « Savoirs éco » : avoir rappelé que la connaissance économique n’a de valeur que lorsqu’elle quitte les laboratoires pour nourrir les décisions publiques et le débat citoyen.

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